J’ai vu les pierres manger.
Non, je n’ai pas tiré sur le bambou (bien que l’approvisionnement en produits stupéfiants soit ici d’une facilité... stupéfiante. Mais je me refuse à l’évasion virtuelle, aux voyages artificiels limités par les murs). J’ai tout simplement  mis la main sur une cagette en bois, qui contint des citrons “Vélasquez, produits et conditionnés en Espagne, C.E.E.” Tout un programme...
Et les pierres l’ont mangée.
Ça paraît fou. Mais voilà : entré dans ma cellule avec cet objet, un quart d’heure plus tard il avait disparu. Oh, certes, j’ai déployé durant ce quart d’heure une fébrile activité que n’eût point désapprouvé la plus industrieuse fourmi. Mes doigts, comme de grosses mandibules malhabiles, arrachaient, dans des gémissements de métal et des grincements du bois les agrafes, désolidarisant les lattes, les montants. Avec ceux-ci je consolidai une étagère faite de cartons empilés. Avec celles-là, je fis un cadre pour un dessin. Je réservai les autres, dans une cache, à de futurs et constructifs usages.
Quand enfin désœuvré, les mains agitées encore de contractions mécaniques, l’odeur du bois à mes narines, je fus tout à coup frappé par la rapidité de cette disparition, comme si les murs avaient happé cet intrus.
Je pensai alors à tout ce que j’avais pu récupérer, biffin par nécessité, dont je savais que ce tout  encore était entre ces murs, sans pouvoir l’y retrouver. Plus que mangé, digéré, puisque modifié. Certes, j’en discernais des traces, cherchant, furetant : tel cendrier, tel mobile au plafond, telle étagère... ustensiles, objets du décor, assemblages hétéroclites, tous portaient un fragment de ce qui, un jour, avait été anonyme rebut glorifié par mon industrie.
Encore une fois je pensai aux fourmis, dont les processions affairées alimentent sans fin les fourmilières sans fond.
Certaine scène, aussi, de Pagnol, où il décrit la visite de son père au brocanteur, me revint en mémoire.
Mais je préfère me dire que les pierres ont mangé. Ca me rassure, parce que ce qui fut la prison restera à la prison.
Ça m’inquiète un peu : et si je venais à être digéré ?


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