Il y a quoi qu’on en dise une obsession de la bouffe, en prison. A l’heure de la gamelle du midi correspond celle de la diffusion de l’émission de Maïté. C’est très regardé. Même moi, qui suit pourtant loin d’être un “fan” de l’égérie palmipédilipophile des ragoûts gascons, je me laisse prendre à sa faconde, et salive parfois devant l’image tentante d’un bouillonnement filmé en gros plan, au milieu de fumerolles que je devine chargées d’odeurs appétissantes.
“Grandgourmands”, le samedi matin, n’est pas vraiment une émission culinaire, mais plutôt la geste gastronomique du héros de Paul Morand. Le jeune homme pressé animateur du show butine de table en table, jamais rassasié, s’assied parfois d’une fesse sur un bout de banc. On croit qu’il s’attable. Non, il est déjà debout, partant à grandes enjambées vers son “cab” tandis que son amphitryon désappointé court à sa suite, la cuiller tendue, le suppliant de goûter encore un dernier mets. Ce qui est terrible, c’est que je ne peux m’empêcher d’avoir envie qu’il mange, une bonne fois pour toutes !  Il est frustrant, ce type. A tel point que l’autre jour, j’ai piqué l’écran de ma fourchette, emporté par la pitié que m’inspirait un pourtant solide cuisinier du terroir agenouillé, tendant à deux mains une écuelle remplie, suppliant qu’on y goûte, qu’on l’apprécie, qu’on la vide, qu’on la sauce avec du pain, qu’on en redemande, il en avait encore, le brave homme, pensez, en cuisine depuis 4 heures du matin, retour des halles, sans une minute de repos, à rôtir, braiser, réduire, éclaircir, glacer, frire, parer, tourner, lier, dégraisser, et l’autre, là, qui chipote... Ah, bon Dieu, on comprend qu’il ait choisi un taxi anglais !
Il y a les surprises, aussi. La semaine dernière, filmée au bord de la rivière, la préparation d’une friture d’anguille, dans une émission du genre “chasse, pêche et nature” diffusée à des heures indues - au nom du respect des quotas de “création française”- sur TF1 (remarquez, vaut mieux ça qu’un reportage sur les Compagnons du Minorange). En promenade le lendemain, tout le monde s’apostrophait : dis, t’as vu, l’anguille?... Et tout le monde en convenait : on avait vu.
J’ai toutefois, dans le panorama culinaire du PAF, une tendre préférence : Eric Roux le vendredi sur Canal+. Je ne peux voir ces images léchées, ces gestes sûrs et caressant, accompagnés d’une voix-off aux accents quasi-mystiques, sans éprouver un tressaillement testiculaire. Ce gars-là, quand il cuisine, on sent qu’il aime. Tout. Tout le monde. Il aime le légume, la bête, le maraîcher, l’éleveur, le boucher ; il aime le saulnier quand il sale, le meunier quand il singe ; il aime celui qui forgea son couteau, le dinandier qui façonna son faitout ; il aime ceux qui vont manger.
Il sait que la cuisine est sensuelle. Il le dit. Il le démontre.
C’est le “Journal du Hard” de la chère.
Diffusé un jour maigre, il ne peut que d’avantage m’enchanter.