L’univers se résume dans ces deux catégories : les tenants de la dernière bouchée, et les autres. Les autres sont négligeables dans leur importance collective, bien que souvent insupportables dans l’affirmation intempestive autant qu’irréfléchie de leur individualité. Les tenants de la dernière bouchée sont des poètes, des êtres délicats et raffinés, des esthètes. J’en suis.
Ces quelques lignes sont un avertissement. Une tentative d’enseignement. Un cri venant du fond des âges : touchez-pas à ma dernière bouchée !
Car le voilà bien, le calvaire de l’amateur. Cette expression de luxe suprême dans l’art de la dégustation est imperceptible au profane (marque du vrai luxe d’après l’un de nos quarante toujours verts, et sans doute le plus vert  d’entre eux puisqu’il l’est encore quand d’autres le sont déjà). Il ne sait pas, ce béotien, que notre œil a déjà isolé dans l’assiette tel morceau, qui constituera la dernière bouchée ; que nos papilles déjà tressaillent du manque de l’après quand, les yeux clos, le souffle court, la larme perlant aux cils, nous dégusterons cette ultime expression du plat, sentant les sucs nous pénétrer dans une formidable communion, la langue cueillant aux commissures des lèvres une goutte échappée de sauce, une miette, un atome... Non, il ne sait pas tout cela, le barbare qui, négligeant, nonchalant, prétextant qu’il est un familier, pique de sa fourchette, dans notre assiette, le morceau élu, “juste pour goûter” ! Ignorant ! Wisigoth ! Anglais ! Et il ne comprend pas, le bougre, pourquoi soudain nos yeux s’embuent ; il ne comprend pas qu’à cet instant, des envies de meurtre nous habitent.
Ne faites-plus ça ! Résistez, amis, conjoints, enfants, commensaux, à l’envie de piquer dans notre assiette le petit champignon que nous semblons avoir oublié, le petit morceau d’entrecôte-avec-le-gras, l’œil de la tranche de jambon qui se découpe en rond, le sot-l’y-laisse amoureusement préservé... Vox clamantis in deserto : je viens de réaliser que cette querelle existe dès l’enfance, et s’ancre ensuite dans notre inconscient : ceux qui attaquaient leur petit-beurre par les coins, et ceux qui pas.
Lefevre-Utile a nourri  cet antagonisme pendant des générations...