Il y a des souris à la Santé. On les croise  parfois, filant le long d’une plinthe, ou pointant leur museau frémissant au coude d’un tuyau de chauffage. J’ai longuement contemplé, l’autre jour, une petite musaraigne qui avait grimpé jusqu’au plateau supérieur du chariot de la gamelle et qui, pauvre bête, grignotait quelques miettes oubliées du repas de midi.. Elle me regardait aussi, de son petit œil rond, par dessus sa moustache frémissante : nous nous sommes reconnus. De ces bêtes filantes, il en est d’autres, trottant sur la coursive à l’heure crépusculaire. Cela rappelle un peu l’activité du poulailler, avant que l’on ne “ferme les poules” pour la nuit.
Des détenus affairés rasant la rambarde de la coursive, à pas menus transportent d’hétéroclites récipients, bols, boîtes de conserve de toutes tailles, barquettes d’aluminium, conteneurs en plastique, petits paquets, poches de papier. Un fumet parfois s’en échappe, une vapeur les couronne, ça glougloute dans les profondeurs d’un bouteillon.
Dans un cliquetis de clefs, l’œil fixé sur leur montre comme le lapin d’Alice (because l’heure de la gamelle approche, et qu’elle sonne le glas des allées-et-venues), les matons courent de porte en porte, ouvrant, fermant, hagards, débordés, les chaussettes à clous tirant des étincelles du pavé : tout bleus comme ils sont, on dirait des Schtroumphs. Au portes ouvertes des bras se tendent, des échanges aboutissent, des dialogues hâtifs et sybillins rappellent les beaux jours de Radio-Londres :
- Le beurre est sous le poulet.
- Y’a du parmesan dans les nouilles.
(et du mou dans la corde à noeuds, n’aurait pas manqué d’ajouter le facétieux Pierre Dac.)
Et c’est bien d’une espèce de résistance qu’il s’agit. Chacun pour lutter contre l’isolement, contre la perte des échanges sociaux, contre l’anonymat du numéro d’écrou ;  par envie de partager, de faire exulter l’autre ; pour surprendre, pour aider, pour exister ;  chacun se hâte de porter à tel ou tel un brouet, une sauce, une soupe, un gâteau, un entremet, issu de son industrie, et qui ne doit rien à la Pénitentiaire.
C’est l’heure de l’évasion gustative, l’angélus des alchimies cellulaires.
Dans la cour de promenade déserte, un alizé s’empare des effluves gourmandes qu’ont laissé filtrer les barreaux, les marie, et d’un élan les envoie à Paris étonné que du boulevard Arago souffle un vent de liberté.