“Un couteau sans lame auquel manque le manche”... C’est à peu près aussi difficile à décrire que l’univers carcéral, et ça le résume bien!
Il n’y a pas plus à en dire, sauf clichés, lieux-communs, voire exagérations patentes ; des fantasmes parano-sodomites de tel ancien dirigeant de la SNCF aux pleurnicheries vaines du détenu Botton, la bêtise est assez crasse sans que j’en rajoute une couche...
Alors, ai-je un but en écrivant cet opuscule? oui : rire. Parce qu’il ne faut pas le cacher : on rit en prison, et on rit de la prison. De toutes les prisons. J’ai commencé ma vie de reclus comme pensionnaire au Petit Séminaire de Meaux : je n’ai voulu en garder que les bons souvenirs, et il en est. J’ai retrouvé à La Santé les mêmes marques : promiscuité, repas immangeables, règlement absurde et omniprésent.
Mais au moins, ici, on ne m’oblige pas à aller à la messe.
Par le biais de ces recettes, j’ai saisi l’occasion de vous inviter à pénétrer cet univers, non pour un pèlerinage, mais pour partager avec vous, gens du dehors, une intimité sensuelle : la table. Ne vous étonnez pas de trouver, au fil de ces pages, quelques allusions salaces, quelques parallèles paillards. Il n’y a pas loin de la nappe du banquet aux draps de l’alcôve ; privé ici de l’exercice de ce sens que Brillat-Savarin appelait “génésique”, je ne puis m’empêcher de muser sur ce chemin. Et puis, comme me le confiait un jour une amie qui partageait avec moi un souper, le sexe et la nourriture empruntent les mêmes voies...
Les gastronomes avertis, cuisiniers émérites, gourmets gourmés, sursauteront parfois devant ce qu’ils jugeront barbarisme culinaire, aberration gustative, hérésie caléfactoire. Qu’ ils considèrent seulement la faiblesse de nos moyens; la pauvreté de notre équipement ; notre mercuriale succincte ; enfin, et surtout, qu’ils, que tous,  prennent conscience du plus important : un plat réalisé ici, c’est une porte ouverte, une évasion, car il est “extérieur” à la prison, il ne lui doit rien, il n’a pas son goût, son odeur, sa couleur, sa substance. C’est un pied de nez à l’enfermement. La cuisine permet le choix, par ailleurs interdit. Elle est un lien, aussi, avec les siens, par des saveurs recréées qui rappellent les repas en famille, les fêtes entre copains. Elle est une remembrance, et la promesse d’un renouveau.
Enfin, parce qu’il faut être militant quand on est prisonnier, puisqu’après tout c’est en votre nom, peuple du dehors, que le Procureur -delenda Carthago- nous assigne en ces murs, j’essaierai, par ces lignes, de vous faire prendre véritablement conscience de l’effarant décalage existant, au quotidien, entre ce monde et l’autre. Quel raccourci plus saisissant qu’à travers les conditions de ce que, bon gré mal gré, nous partageons : la nourriture? Comment espérer de ceux qu’on oblige à (sur)vivre comme au XIXè siècle qu’ils s’intègrent, au jour de leur sortie, à la société qui les condamna, plus qu’à la privation de liberté, à cette régression? Que ceux qui parlent de “prison 3 étoiles” y songent, en allumant le gaz, en tirant de l’eau chaude, par un simple mouvement de doigts.
Voilà. C’en est fini de la diatribe. Oh, ressortiront bien dans les billets d’humeur précédant chaque recette, un peu de ressentiment, d’acerbe critique. Mais, c’est promis, sur le mode badin, léger, sarcastique.
Ministres intègres, conseillers vertueux, (chats-fourrés célébrés par Georges Fourest), et vous, amis lecteurs : bon appétit !

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